Mario VARGAS LLOSA - La ville et les chiens
Souvent, épris d’une soif de justice ou plus simplement grisés par les lambris et les ors du palais, les écrivains ont aspiré à un destin politique. Souvent leurs engagements n’ont pas trouvé l’écho favorable. Aussi bien dans les urnes que dans l’Histoire, laquelle s’est empressée de les juger à l’aune de leurs égarements. Ainsi ne faudrait-il pas retenir de Vargas Llosa ses éloges à l’égard de Silvio Berlusconi. Il faudrait même omettre de citer ses prises de position passées en faveur de « la Dame de fer ». Reste qu’au panthéon littéraire Mario Vargas Llosa y figure. Et en bonne place.
Depuis longtemps. S’il a choisi d’être écrivain c’est, confesse-t-il, parce qu’il ne pouvait pas être aventurier. En même temps, son œuvre n’a eu de cesse de souligner les inégalités latentes, les violences politiques, sociales et économiques infligées à son pays. Rien que pour cela, Vargas Llosa demeure un immense romancier, témoin pour l’éternité.
Son pays, c’est le Pérou. Les faits et incidents marquants de sa vie constituent le socle essentiel de son corpus romanesque. Son premier roman, La ville et les chiens, nous le montre en jeune cadet au collège militaire de Leoncio Prado. Il y passera deux ans. Par choix. Il voue une haine féroce et tenace à son père, revenu au foyer après avoir perdu la fortune, tyran domestique, butor et brutal. Pour nous autres, lecteurs, cette haine aura eu cet effet bénéfique. Où quand et comment le mépris ostensible d’un père pour la littérature pousse un fils rebelle à embrasser la carrière d’écrivain.
En lisant La tante Julia et le scribouillard, on peut aussi revivre un autre épisode de la vie de l’auteur. Son mariage, dans la vraie vie cette fois, avec une tante éponyme, et la fugue avec icelle qui va s’ensuivre jusqu’à ce que le couple se dégotte un prêtre enfin décidé à consacrer leur union. Le jeune homme triche sur son âge : il n’a que dix-neuf ans, sa tante trente-deux.
Auparavant, il aura été contraint par sa famille de faire son droit, aura frayé avec l’ultragauche péruvienne et se sera fait accepter dans les cénacles littéraires qui comptent. Soudain, cap sur l’Europe. Là où fleurit l’idéal romantique de tout jeune sud-américain aspirant romancier. L’Espagne. Paris.
Vargas Llosa est né en 1936. Il vit et écrit encore. Au fond, qu’il ait perdu les élections présidentielles de 1990 est une bonne chose pour la littérature. Et reçu le prix Nobel vingt ans plus tard, aussi.
La ville et les chiens, premier roman, écrit à Paris. Dans une chambre de bonne. Le jeune homme poursuit son rêve flaubertien d’orgie perpétuelle. Le jour pour l’ORTF, l’Agence France Presse et l’école Berlitz où il enseigne l’espagnol. La nuit pour l’écrit. Nous sommes au début des années soixante.
Depuis, Vargas Llosa est devenu un écrivain de renommée. On lui doit de nombreux chefs-d’œuvre : 1965 c’est La Maison verte. En 1977, La tante Julia et le scribouillard. En 1981, La Guerre de la fin du monde. En 1986, Qui a tué Palomino Molero ? Puis, La fête au bouc, Le Paradis un peu plus loin et, en 2006, Tours et détours de la vilaine fille fascinent les critiques. Il est aussi l’auteur de plusieurs pièces de théâtre. De nombreux essais et articles. Et il nous a donc donné Le poisson dans l’eau en guise de mémoires. A l’époque de La ville et les chiens il a eu, semble-t-il, un retour de flamme pour ses idées de gauche. Sûrement l’attrait, romantique encore, et une certaine fascination pour la révolution cubaine.
Vargas Llosa est un flaubertien de la première heure. Celle où l’on se découvre une âme de lecteur. Et les jeunes gens qui hantent le jour à force de tours de garde, c’est peu dire qu’ils bovarysent. Ce sont des cadets. Le roman, de formation, va nous les montrer cheminant non sans douleur vers l’âge d’homme. La maturité s’acquiert à coups de trique et de brimades.
L’intrigue est simple, ténue : de peur de se faire caler à l’examen de chimie, un petit groupe appelé le Cercle décide d’envoyer un de ses membres voler les sujets. Un plan sans accroc. Sauf que la mèche est vite éventée puisque carreau brisé, il y aura enquête et mesures de rétorsion à la clé. L’intrigue sert de trame romanesque mais l’intérêt est ailleurs. Comme souvent avec les grands romans, c’est en sous-texte que l’essentiel du propos affleure.
Vargas Llosa est un flaubertien de la dernière heure. La vingt-cinquième. Au collège Leoncio Prado nulles barrières sociales. On y trouve des jeunes provenant de toutes les castes de la société péruvienne. Blancs issus de la notabilité, mais aussi Indiens, Noirs et métis. Bourgeois et petites frappes sommés de se couler fissa dans le moule de l’obéissance aveugle et surtout d’obtempérer à cette sacro-sainte éducation masculine et virile. Le machisme dans son acception sud-américaine. Il s’agit moins d’acquérir un sens accru du devoir et de l’honneur que de se plier aux règles qui ne visent qu’à faire accepter encore plus docilement, après retour à la vie civile, les inégalités sociales. C’est là l’une des forces du livre, éminemment politique. Mais donc la vingt-cinquième heure. Celle où notre Cercle de bizuths disparates se réunit et au sein duquel apparaît un poète, l’auteur lui-même, qui écrit des lettres personnalisées aux fiancées des autres et leur bricole sous la vareuse de minuscules romans pornographiques.
Vargas Llosa nous livre tacitement sa vision du romancier auquel il attribue un rôle double. Sa première mission est sociale. L’autre revenant à divertir. Derrière les palissades la ville, le visage d’une femme. Nous n’avons pas à faire à un livre qui serait esclave du temps présent mais bien à l’un de ces passeports pour l’éternité. Où comment au final son auteur, bien mieux que n’importe quel politique, parvient à redevenir cette sorte de conscience publique.